Doisneau/TRA
Accueil - Robert Doisneau - Textes sur Doisneau - Jacques Marquis : « Doisneau/TRA » [...]par Jacques Marquis
L'expérience nous enseigne que les photos de Doisneau sont de deux sortes.
À ma droite, il y a les photos que Doisneau a faites ; leur nombre est estimé à quatre cent mille négatifs ; il s'en est vu, tout additionné, dix mille qui ont donné chair à l'album de famille des Français ; pour les trente mille qui restent à découvrir, on est prié de prendre sa curiosité en patience.
Et puis, à ma gauche, il y a les photos que Doisneau n'a pas faites. Elles sont beaucoup moins connues, évidemment. Pourtant, il en va comme de la matière noire qui compose les neuf dixièmes de l'univers : impalpables et constitutives, elles sont la charpente et la texture, l'orchestre et la partition.
Donc, rendons d'abord justice aux photos que Doisneau n'a pas faites. En 1942, il y a cette méchante guinguette en bord de Seine, du côté d'Asnières, une masure en parpaings sur un monceau de gravats, près du cimetière des chiens. Fendant la pénombre, Doisneau commande un verre de rouge. L'une des deux vieilles à chignon qui gouvernent l'établissement s'éclipse par la trappe, une casserole à la main. Elle en remonte avec juste assez de picrate dans la casserole pour emplir le verre.
Quelques jours plus tard, la presse annonce que les deux tenancières ont été égorgées "sauvagement", tant il est vrai que pour réussir dans ce genre d'affaire, mieux vaut y mettre un minimum de conviction.
Or Doisneau n'avait pas pris de photos. Voyons-y comme un présage : dans sa longue fréquentation du petit peuple tavernicole, à une époque où les marmiteux trouvaient encore asile dans les bistrots mal famés de Maubert ou de Mouffetard plutôt que dans des gentilhommières en cartons, il se refusera toujours à sauter le garde-fou des drames humains. Jamais de pathos. Seulement des regards qui laissent affleurer le tragique ordinaire.
"Les gens regardent droit dans l'objectif, disait-il ; ils vous envoient comme ça, en pleine poire, ce regard qui est le seul héritage qu'on laisse derrière soi."
Lorsque, couvrant la libération de Paris, il croise la route d'un pauvre tapin, que tire au bout d'une chaîne une harpie, fière de sa capture, Doisneau détourne l'objectif. Au passage, il enfonce d'une pierre deux clous.
Clou numéro 1 : on ne galvaude pas la pellicule, malheureux ! (Et en août 1944, elle était plus rare que jamais).
Clou numéro 2 : le principe de bienveillance ne se discute même pas. Ne jamais montrer qui que ce soit en mauvaise posture.
En juin et octobre 1958, Doisneau fait un reportage sur la transhumance, avec les bergers Roubion. Sur le chemin du retour, un camion éventre le troupeau.
Question de Prévert : "Tu as pris des photos ?"
Réponse de Doisneau : "Non, j'ai consolé le berger."
Toute sa vie, Doisneau s'est employé à saboter la désolation, grenadier-voltigeur de la blague à cent sous, militant acharné du droit imprescriptible de se faire photographier avec une tête de veau sous le bras.
Rue de Seine, il avait établi son camp de base parisien, au Tabac de l'Institut. Il y retrouvait sherpa Giraud, premier de cordée dans leurs expéditions bistrotières.
À deux pas, se tenait la galerie de Romi, le grand-duc des collectionneurs.
Robert Giraud en était le gardien occasionnel. Dans la vitrine, Doisneau a installé l'appareil photo sur son pied. Puis les potaches ont attendu. Attendu que le regard des badauds, selon l'humeur s'offense ou rende hommage au bas du dos dodu de la dame gironde.
Et comme plus l'attente est longue, plus la vie est courte, ils ont ameuté aussi des promeneurs de circonstance : Romi lui-même, embarrassé d'un pot de fleurs, un beau-frère de Doisneau dans son propre rôle de gardien de la paix...
Doisneau ne s'est jamais caché de composer son univers, de mettre en scène son petit monde, à la condition d'entrevoir quelque promesse de jubilation. Il eut maints complices dévoués à la cause de la photo buissonnière. Paul Barabé fut le plus fidèle d'entre tous. Mari de sa concierge, il avait appris le laboratoire, faisait le coursier, préparait le quatre-heures des filles et restera dans l'histoire comme le voyageur au rosier du train de Juvisy.
Daniel Pipard aussi fut un secourable acolyte. Peintre abonné du Pont des Arts et des bistrots de la rue de Seine, c'est lui qu'on voit garnir sa toile d'une femme nue, tandis que son modèle pose en manteau d'hiver. La bizarrerie n'a pas échappé au passant qui passait et se penche pour mieux l'apercevoir. En toile de fond, la coupole de l'Institut. Peut-être le promeneur est-il tout simplement un académicien. On serait jeudi, et il se rendrait à la séance du dictionnaire.
Quoi qu'il en soit, le petit chien qu'il tient en laisse fait face au photographe. Parce qu'il a bien compris, le petit chien, que c'était une supercherie de garnements, vu qu'il est très éveillé le petit chien, vous pensez, un chien d'académicien, même présumé...
Il semble dire aussi que les chiens s'ennuient, le jeudi, au chenil de l'Académie. Et qu'ils seraient bien mieux à courir le guilledou, avec Doisneau et ses compères.
Jacques Marquis